Le blogue en histoire et en généalogie
de Richard Couture

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  • La chapelle Champlain : Dans l’enclos de Québec

    En juillet 1628, Québec n’existait que depuis à peine 20 ans. Avec ses quelques maisons situées principalement en Basse-Ville, où se trouvaient aussi l’Habitation de Champlain et le magasin de la Compagnie, elle commençait déjà à ressembler à quelque chose de plus grand que le modeste comptoir de commerce qu’elle était jusque-là.

    Le périmètre du site, de forme irrégulière, englobait alors la place Royale ainsi qu’une partie des terrains bordant les actuelles rues Saint-Pierre, Sous-le-Fort et Notre-Dame1. Non loin de là, à une demi-lieue2 du fort — l’endroit où s’élève aujourd’hui l’hôpital général — et autour du confluent des rivières Saint-Charles et Lairet, d’autres bâtiments épars abritaient récollets ou jésuites3.

    1. Site patrimonial de l’Habitation-Samuel-De Champlain, Répertoire du patrimoine culturel du Québec. ↩︎
    2. Voir la table de conversion des mesures en annexe. ↩︎
    3. Père Camille de Rochemonteix, Les Jésuites et la Nouvelle-France au XVIIe siècle, tome I, Paris, 1895, p. 153et 154; « Relation de ce qui s’est passé en la Nouvelle France », Relation de 1626, p. 5 à 9. ↩︎

  • La chapelle Champlain : Introduction

    Le 12 octobre 1958, la Société historique de Québec procédait au dévoilement de deux plaques sur la rue De Buade, devant les sites supposés de l’église Notre-Dame-de-Recouvrance et de la chapelle Champlain[1].

    Ces plaques n’avaient pas seulement pour but de rappeler où ces édifices s’étaient trouvés à une certaine époque, mais aussi de marquer, pour la Société historique, la consécration de 13 années d’un minutieux et fastidieux travail de recherches, tant sur le papier que sur le terrain[2].

    Mais bien qu’en apparence terminée, la quête du dernier lieu de sépulture connu du père de la Nouvelle-France allait reprendre de plus belle une vingtaine d’années plus tard, puisque l’hypothèse avancée par la Société historique de Québec sera finalement remise en question.

    En effet, la découverte, en 1976, d’un fac-similé datant du milieu du XIXe siècle censé reproduire un plan de Québec en 1640 8 viendra bouleverser les certitudes.

    Figure 1 : Plaque apposée sur le mur de l’immeuble sis aux 11 et 1Figure 1 : Plaque apposée sur le mur de l’immeuble sis aux 11 et 11½ de la rue De Buade à Québec, derrière lequel sont censés se trouver les vestiges de la chapelle Champlain. Photo : Richard Couture, 2020.

    Cette reproduction, dont l’original aurait été signé de la main de l’ingénieur Jean Bourdon, était l’œuvre de l’arpenteur, architecte et dessinateur Pierre-Louis Morin (1811-1886), à qui avait été confiée la mission de se rendre à Paris afin de reproduire des cartes et des plans pour le compte de la Bibliothèque de la Chambre d’assemblée du Bas-Canada[4].

    La particularité de ce plan est qu’il est le seul connu à ce jour à représenter la chapelle Champlain en la situant sur le prolongement du transept sud de l’église Notre-Dame-de-Recouvrance, elle-même située, selon ce plan, à l’emplacement actuel de la basilique Notre-Dame de Québec.

    Il n’en fallait pas plus pour qu’en 1977, deux chercheurs reconnus, Michel Gaumond et Jacques Langlois[5], convaincus de l’importance histo-rique de ce qui venait d’être découvert, proposent une nouvelle hypothèse de localisation en désignant comme emplacement probable de la chapelle le milieu de la rue De Buade, juste devant la rue du Trésor; soit, l’endroit même où la chapelle est indiquée se trouver sur le plan supposé de 1640[6]. Bien que non dénué d’intérêt, le rapport produit par ces deux chercheurs allait souffrir d’une absence d’analyse des autres documents formant la majeure partie du corpus de leur enquête et devant étayer leurs conclusions[7].

    C’est aussi en s’inspirant de ce même plan, qu’en 1978, le géographe et archéologue amateur René Lévesque échafaudera sa propre hypothèse, qui sera presque en tous points semblable à celle des chercheurs Gaumond et Langlois, puisqu’elle situera la chapelle à l’endroit désigné par le plan Bourdon-Morin[8]. Convaincu lui aussi de l’authenticité du plan et de l’interprétation qu’il en fait, René Lévesque fera naturellement appel à Michel Gaumond — alors directeur technique du service d’archéologie du ministère des Affaires culturelles du Québec —, pour procéder à des fouilles sur le site désigné. Mais ce dernier, « pris par d’autres priorités », ne souhaitera pas donner suite à la demande. Ne disposant d’aucun appui ni moyen pour démontrer ce qu’il avançait, René Lévesque mettra son projet en veilleuse[9] pendant un certain temps.

    C’est sans doute ce qu’il y avait de mieux à faire dans les circonstances, étant donné que ces deux dernières hypothèses se basaient sur un document qui allait être fortement contest[10]. En effet, celui-ci n’aurait été qu’une copie de travail ayant permis à Pierre-Louis Morin de se forger sa propre hypothèse sur la localisation de la chapelle. De plus, non seulement le plan original n’a jamais été retrouvé dans les archives nationales françaises, mais la copie censée le représenter comporte plusieurs incongruités[11].

    René Lévesque s’intéressera de nouveau à la question en 1986. En effet, ayant été informé de l’existence d’un article publié par Thomas O’Leary dans le Quebec Daily Telegraph du 17 mars 1884 disant que la chapelle Champlain devait se trouver sous le clocher sud de la basilique cathédrale, il décidera de relancer « la recherche de l’énigmatique tombeau » dans cette direction[12].

    Avec la permission du curé de l’époque, une investigation sommaire allait pouvoir se faire dès le mois de mars 1988 dans les sous-sols de l’église, pour donner lieu, au mois de mai suivant, aux premiers coups de pelle dans la crypte sous la chapelle St-Joseph[13]. La série de fouilles qui allait suivre portera ses fruits et aboutira, le 24 juin 1988, à la découverte d’un cercueil qui semblait très prometteur. Malheureusement pour René Lévesque, celui-ci ne conte-nait que les restes du père Huygens, un prêtre belge inhumé dans la chapelle St-Joseph en janvier 1879[14].

    Planche 1 : Plan de Québec dessiné par l’arpenteur, architecte et dessinateur Pierre-Louis Morin au milieu du XIXe siècle selon un plan hypothétique de Jean Bourdon représentant Québec en 1640.
    Source : Archives de la Ville de Montréal. cote : CA M001 BM002-39-D015-P018.

    Puis, au mois d’août 1988, suivant les traces de ses prédécesseurs, l’ethno-géographe Georges Gauthier-Larouche conclura, après analyse des deux seuls documents mentionnant explicitement[15] la chapelle, que celle-ci devait se situer « à l’intérieur d’un cercle de 25 à 30 pieds de rayon autour d’un point placé à 50 pieds, à l’ouest de coin du magasin Darlington […] exactement vis-à-vis de la première plaque posée par la Société historique de Québec[16] ».

    En 1997, ce sera au tour de l’archéologue Carl Lavoie de se lancer dans la mêlée en proposant quelques hypothèses qu’il ira vérifier sur le terrain au moyen de la géophysique appliquée. En 1999, en tant que membre du comité Champlain[17], Carl Lavoie dirigera un groupe d’étude multidisciplinaire mandaté par le Mouvement-Francité[18], dont il était aussi membre. Ce groupe publiera un rapport faisant la synthèse de l’état des recherches effectuées jusqu’alors et proposera ses propres conclusions, à savoir que la chapelle devait se situer dans un périmètre couvrant l’intersection des rues De Buade et du Fort, au nord-est de la réserve d’Ailleboust[19]. Malheureusement, les sondages au géoradar ou « levés archéophysiques à l’aide d’un Siemensmètre » réalisés en 1997, puis ceux effectués en 2012 n’auront pas permis à ce jour de conclure à la présence sans équivoque de la chapelle dans la zone définie.

    Toutes ces recherches et études successives témoignent bien des doutes et des remises en question concernant la thèse officielle : et si la Société historique de Québec s’était trompée? Se pourrait-il qu’elle n’ait pas posé au bon endroit la plaque mentionnant le lieu où s’élevait jadis la chapelle Champlain?

    Comme personne ne semble avoir su démontrer jusqu’à présent par des preuves tangibles et incontestables que celle-ci avait pu se trouver ailleurs, le mieux est encore de reprendre tout le travail depuis le début, à la lumière de l’ensemble des connaissances actuelles, pour voir si des éléments auraient pu échapper à tous ceux qui se sont intéressés et s’intéressent encore de près à la question.


    [1]        «  Fier passé oblige », 1937-1962, no 14 des Cahiers d’Histoire, publié à l’occasion du 25e anniversaire de la Société Historique de Québec, Québec, 1962, p. 63.

    [2]        Silvio Dumas, « La chapelle Champlain et Notre-Dame-de-Recouvrance », Les Cahiers d’Histoire, n10, Société Historique de Québec, Université Laval, Québec, 1958.

    [3]        Cette copie de carte a été retrouvée dans le Fonds Gagnon de la Bibliothèque Municipale de Montréal par Francine Brousseau Hudon et Serge Philibert pour être ensuite communiquée à Raymonde Gauthier : Raymonde Gauthier, « Une carte de Jean Bourdon de 1640 », Journal of Canadian Art History/Annales d’histoire de l’art Canadien, fall/automne 1976, vol. 3, no ½, p. 99 à 101.

    [4]        BAnQ, Cote P1000,D356.

    [5]        Michel Gaumond était non seulement archéologue, mais aussi directeur technique du Service d’archéologie du ministère des Affaires culturelles du Québec. Jacques Langlois était historien.

    [6]        Op. cit., « Examen critique des recherches concernant la sépulture de Samuel de Champlain », Québec, Division du Vieux-Québec et du patrimoine, 1990, p. 60.

    [7]        Ibid.

    [8]        René Lévesque, « Le tombeau de Champlain/Journal d’un archéologue », Québec, 1992, p. 49.

    [9]        Ibid. p. 50.

    [10]       Les archéologues et historiens officiels considéraient ce plan comme étant un faux, voir Le Soleil, 1er février 1991, p. B-7.

    [11]       Notamment le fait que la chapelle devait forcément se trouver face aux terres se trouvant sur un des côtés de la concession de Mathieu Huboust Deslongchamps, si l’on en croit le document de 1661 le mentionnant, et aussi qu’elle devait se trouver contre le terrain mieux connu sous le nom de « réserve d’Ailleboust ».

    [12]       Op. cit., René Lévesque, p. 51.

    [13]       Ibid., p. 57 à 58.

    [14]       Ibid., p. 82.

    [15]       Acte par lequel le gouverneur Louis d’Ailleboust se réserve un emplacement près de la chapelle Champlain le 10 février 1649; Concession du 15 juillet 1661 par la Fabrique de l’église Notre-Dame de Québec d’un terrain de 12 perches et demie de superficie, près de l’église, à Mathieu Huboust de Longchamps.

    [16]       Georges Gauthier-Larouche, « Nouvelles précisions relatives au site de la chapelle Champlain », Québec, 1988, p. 12 à 13.

    [17]       Lancé par René Lévesque le 26 août 1988, ce comité avait pour but de faire avancer les recherches qui s’étaient révélées infructueuses la même année. Source : Le Soleil, édition du samedi 27 août 1988, p. A-10 et Le Soleil, édition du vendredi 1er février 1991, p. B-7.

    [18]       Mouvement lancé par René Lévesque le 15 mai 1989 pour rassembler toutes les forces vives qui ont décidé de « lutter pour la protection de la culture française », Le Soleil, édition du mardi 16 mai 1989, p. C-16.

    [19]       « Recherche multidisciplinaire sur la localisation du site de la chapelle Champlain à Québec faisant le point sur la question du tombeau et de la chapelle Champlain », 17 mai 1999.